#13 – Une bijoutière singulière

“J’ai aussi des choses à dire” – Rencontre avec une femme qui refuse l’ombre

Après douze portraits consacrés aux artisans de la construction – maçons, ébénistes, serruriers, architectes – je franchis aujourd’hui le seuil d’un autre univers. Celui des savoir-faire purs de Carouge, cette ville qui a été le berceau des artisans et qui l’est encore, malgré la conjoncture.

Caroline m’accueille dans son atelier de Champel avec cette simplicité qui caractérise les vrais artisans. Nous sommes là pour parler technique, créativité, parcours professionnel. Mais très vite, quelque chose d’autre émerge. Une histoire de femme qui refuse l’effacement, qui transforme sa vulnérabilité en force créatrice. Une rencontre qui, je le pressens dès les premiers mots, va bien au-delà du simple portrait d’artisane.

« Je me suis dit : mais en fait on a toutes quelque chose à dire et on a toutes envie de raconter quelque chose. Et c’est pas parce qu’on est une femme, qu’on ne parle pas cette langue, qu’on doit se taire si on a aussi des choses à dire. »

Un parcours en plusieurs vies

Dans son atelier de Champel, entre les pinces d’orfèvre et les bobines de perles colorées, se dessine le portrait d’une femme qui a refusé de disparaître. Son histoire commence bien avant le Mexique, dès ses 16 ans : « J’ai voulu faire la haute école ici en art et en joaillerie. Mes parents m’ont dit que c’était super chouette mais que pas à 16 ans. »

Direction un parcours classique : baccalauréat en France dans une école privée, puis HEC Genève. « Ça m’a pas trop plu. J’ai fait deux ans, j’étais assez… il me manquait un côté un peu concret, c’était très théorique, presque abstrait, et puis j’étais très jeune, j’avais 18 ans. »

Changement de cap vers la Haute École de Gestion : « J’ai fait économie d’entreprise, mais avec un côté très humain, très terre à terre, et je l’ai fait en emploi, donc ça me permettait de travailler à côté. » Quatre ans d’études avec « beaucoup d’intervenants qui étaient des gens de terrain », puis un CAS en gestion de projet. « J’aimais cette idée de multi-matières. »

Très jeune mariée, la voilà partie au Mexique pour le travail de son mari, enceinte rapidement. Son histoire bascule alors vers un aveu, celui d’une période où elle était « complètement éteinte » : deux enfants en bas âge, un pays étranger, l’isolement d’une vie d’expat. « Une vie de femme privilégiée mais pas superficielle, un peu isolée, très orientée sur les enfants, avec très peu d’épanouissement.

L’effacement et la renaissance

Au Mexique, Caroline se retrouve dans cette position que tant de femmes connaissent : devenir invisible. « Je suis là au Mexique, je ne parle pas, je suis dans l’ombre, je suis maman, je ne suis pas grand-chose mais j’ai aussi des choses à dire. » Cette phrase, lâchée simplement, porte en elle toute la violence silencieuse de l’effacement féminin.

C’est la rencontre avec ces femmes sur les marchés qui va tout bouleverser. Ces Mexicaines qui brodent leur existence sur leurs huipils, « elles racontent toute leur vie… Elles ont trouvé ça pour dire qu’elles ont existé, que ça c’était leur vie. » L’émotion perce dans sa voix : « Et ça m’a transcendée. Je me suis dit : moi aussi, je veux pouvoir faire ça. »

La révélation mexicaine

C’est là, dans cette solitude apparente, que tout va basculer. « En une semaine, tout était aligné. » Caroline découvre une Allemande qui tient une académie d’orfèvrerie près de chez elle. « Elle m’a vraiment pris sous son aile. »

Pendant quatre ans, Caroline va s’immerger totalement dans l’univers du métal et des techniques ancestrales. « J’ai eu la super chance de faire plein de choses : taper sur du métal, faire de la filigrane, faire du combo qui sont des arts anciens coréens, faire de l’émail, faire du guilloché, du martelage… J’avais la possibilité de faire ce que je voulais. »

Cette formation atypique, loin des cadres rigides du CFC suisse, lui permet d’explorer librement : « Elle m’aidait, elle organisait, elle faisait aussi venir des intervenants externes. Par exemple, avec elle, j’ai fait aussi un petit peu de sertissage. »

Parallèlement, Caroline arpente les marchés mexicains, fascinée par ces femmes qui tissent et brodent. Une révélation qui fait écho à son expérience passée chez Hermès : « Quand j’avais 18 ans, je travaillais chez Hermès les mercredis et les samedis… Ils avaient encore ce qu’on appelle un cellier, un tout petit atelier qui fait des réparations. Et là, je crois que ça m’a donné envie de faire ce que je fais aujourd’hui. »

Cette expérience chez la maison française lui avait déjà révélé « ce côté artisanat, ce côté atelier, de vraiment créer quelque chose avec des jolies matières, des jolies couleurs. » Au Mexique, elle redécouvre cette passion pour l’artisanat authentique, mais cette fois à travers ces femmes qui « racontent leur vie. Leurs enfants, leur entourage, le travail des champs… Elles brodent leur vie. »

L’alchimie du temps et de l’or

De retour à Genève, Caroline développe une technique unique qui marie l’orfèvrerie suisse – « cette rigueur, au millimètre près, le polissage, le poids » – avec l’art du tissage de perles inspiré du Mexique. « Je me suis dit : je veux de manière très symbolique mettre de l’or autour de ça. »

Sa première pièce naît en 2019 : une structure d’argent poli combinée à un tissage de perles qui « n’a de valeur que le temps que ça a pris pour être fait, et le travail manuel qu’il y a derrière. »

Les larmes du perfectionnisme

Six ans plus tard, Caroline porte encore en elle ces moments de doute qui font trembler la voix. « Si tu voyais les premières pièces, c’est une catastrophe. Et j’ai réessayé, et j’ai réessayé, et j’ai continué, et j’ai insisté. » Puis ce regard qui se voile : « Combien de larmes aussi, combien de fois je me suis dit : mais c’est nul, j’arrête, je vais jamais y arriver. »

Cette vulnérabilité assumée, c’est peut-être ce qui touche le plus chez Caroline. Cette capacité à dire les échecs, les nuits blanches, les moments où « j’ai pleuré toute la nuit du samedi au dimanche parce que j’arrivais pas à faire un truc. »

La première reconnaissance

Le moment le plus surprenant de notre échange surgit quand je lui pose une question banale sur son plus beau souvenir de cliente. Sa réponse me saisit complètement.

« Tu es la première personne que je ne connaissais pas, qui a vu un bijou et qui a dit : ça, j’aime, j’achète pour moi. Et pour moi, c’était tellement fort… Tu n’as pas fait ça pour moi, pour me faire plaisir. Tu as aimé et tu as acheté pour toi. Et ça, pour moi, c’était vraiment la confirmation de me dire : ok, ça existe, c’est possible. »

Je n’en reviens pas. Moi ? Son plus beau souvenir ? Cette révélation me bouleverse et me touche infiniment. Dans ses yeux, on lit encore cette incrédulité mêlée de fierté. Cette validation qui n’a pas de prix.

L’amour qui éclaire

Ce qui m’a le plus profondément marquée, c’est l’histoire de son mari. Ce dimanche matin après une nuit de larmes, quand elle le retrouve assis à son atelier, essayant de comprendre, de l’aider. « Je trouvais ça… ça m’a tellement touchée. » Sa voix se brise légèrement.

Cet épisode révèle toute l’importance de l’équilibre, du soutien de l’entourage et du conjoint. Caroline évoque avec pudeur cette période où elle était « dans son ombre à lui », avant de retrouver sa propre lumière. « On a assez rapidement compris que c’était ma manière à moi de briller, mais sans lui faire de l’ombre à lui. Chacun brille de son côté. »

Ce témoignage sur l’amour qui élève plutôt que d’écraser, qui encourage plutôt que de diminuer, résonne profondément. Dans un monde où tant de femmes doivent choisir entre épanouissement personnel et vie de couple, Caroline et son mari ont trouvé cet équilibre rare où chacun peut briller sans faire d’ombre à l’autre.

L’identité retrouvée

Créer sa marque, c’est « un vrai processus d’identité, qui doit se construire aussi. Et ça, c’est aussi assez violent comme processus. C’est un accouchement de soi-même. » Jusqu’au choix de son nom sans majuscule – « carolineerb » (caroline-erb.com) symbole de cette humilité retrouvée, de cette force qui ne crie pas.

« On a passé des moments très difficiles au Mexique, où moi j’étais très isolée, et où je me suis posé la question : est-ce que je mets son nom à lui, ou mon nom à moi ? » Cette question, apparemment anodine, révèle toute la complexité de se construire en tant que femme, épouse, mère, artiste.

La transmission silencieuse

Aujourd’hui, dans sa boutique de Carouge, Caroline reçoit parfois « des filles qui sont au cycle, qui viennent faire une journée de formation. » Et là, quelque chose se transmet : « C’est hyper important qu’elles comprennent que c’est pas demain j’ouvre ma boutique et je vends mes bijoux. C’est énormément de travail derrière. »

Mais au-delà de l’apprentissage technique, c’est autre chose qu’elle transmet : cette possibilité de dire « j’existe », de refuser l’effacement, de briller de sa propre lumière.

La force mystique des femmes

Une de ses clientes lui a dit quelque chose qui l’a marquée : « Quand je le porte, j’ai l’impression d’avoir un peu ce pouvoir aussi. C’est comme si nous les femmes, on avait un peu… une force un peu plus mystique, ou un peu une autre résonance sur les choses qui donne aussi la force. »

Caroline acquiesce : « Je crois qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans. Les femmes, on a un langage différent, on peut exprimer et vivre les choses de manière différente et je pense, de manière aussi plus forte. »

Une rencontre qui faisait écho

En quittant l’atelier de Caroline, je réalise que cette interview, je l’attendais depuis bien longtemps, avant même d’en être consciente. Comme si son parcours faisait écho à mes propres questionnements, à cette conviction profonde que nous formons un écosystème, que nous sommes un tout.

Mon objectif n’a jamais été de m’arrêter à mon domaine de la construction et de l’architecture, mais bien de m’ouvrir à ce monde invisible des savoir-faire. Cette rencontre avec Caroline m’a émue parce qu’elle était inattendue, sincère. Quand la connexion doit se faire, elle devient facile et naturelle.

J’y repense en marchant dans les rues de Carouge : nous étions deux femmes, chacune avec son parcours, ses doutes, ses moments d’effacement et de renaissance. Deux femmes qui ont choisi de ne pas se taire, de transformer leurs fragilités en force créatrice.

La vie est faite de ces rencontres qui vous marquent. Caroline en est une.

« Dans l’atelier de Caroline, chaque bijou continue de porter cette vérité simple et révolutionnaire : une femme qui a refusé de se taire, qui a transformé son silence en or, son isolement en création. Entre ses mains expertes, l’art millénaire de l’orfèvrerie devient le langage de celles qui ont “aussi des choses à dire”.