
Des origines à la ferme
Fils d’agriculteur, Samuel 35 ans, découvre le travail manuel très jeune, en bricolant à la ferme. À huit ans, il se souvient avoir fabriqué un camion en bois — rudimentaire, dit-il, mais révélateur. Il hésite un temps entre mécanique et travail du bois, avant que quelques stages ne lui fassent trancher : la mécanique lui semble trop répétitive, trop peu artisanale.
Un parcours de formation complet
Il choisit alors la voie de charpente, et réussi son CFC avec succès, continue avec le cfc de Menuisier, puis se spécialise pour devenir ébéniste et enfin réalise 3 ans de formation pour avoir son brevet fédéral de contremaitre menuisier et acquérir ainsi les compétences complémentaires notamment en gestion. Dans la famille devenir indépendant est une évidence.
Trois métiers, trois expertises
Distinguons les métiers souvent confondus : le charpentier s’occupe de la structure d’un bâtiment, mais aussi des escaliers. Le menuisier travaille sur les éléments intérieurs, mais dans la pratique, beaucoup se contentent aujourd’hui de vendre des produits sous-traités. L’ébéniste, lui, reste l’artisan complet : il conçoit, fabrique, ajuste sur place — jusque dans les moindres détails. C’est cette précision, cette exigence, qui le passionnent.
Reprendre et faire évoluer
En 2021, il rachète l’entreprise Guy Fracheboud avec 8 collaborateurs, qu’il rebaptise Guy Fracheboud Successeur. Actuellement 16 employés collaborent au sein de l’entreprise. Samuel cherche à faire vivre l’héritage tout en ouvrant de nouvelles pistes afin de faire perdurer sa société. L’une d’elles : la cuisine sur-mesure, il s’agit d’un autre segment du métier de menuiserie habituellement géré par des cuisinistes dédiés. Contrairement à de nombreux cuisinistes qui sous-traitent les réalisations, lui souhaite proposer des cuisines artisanales, fabriquées dans ses ateliers.
Mais il le reconnaît : ce niveau de finition a un coût, difficilement absorbable dans le contexte actuel, malgré l’intérêt croissant des architectes pour une construction plus durable. Son projet phare actuel, celui dont il est le plus fier, ce sont les escaliers, en cours de réalisation — des photos sont en commentaires. Concernant l’évolution du métier, il a vu arriver les machines numériques avec lucidité. Elles ont soulagé certaines tâches, mais ont aussi fragmenté le métier, en le rendant plus technique, plus segmenté, parfois moins créatif. Pourtant, il continue de croire à la transmission. La machine ne remplacera jamais complètement la main de l’homme, ni son sens du geste. Samuel sort justement d’un forum sur l’IA. Les bons ébénistes se font rares, et il y aura toujours de la place pour eux — même si les commandes véritablement pointues ne courent pas les rues.
Essence de bois favorite
Le frêne-olivier est son essence de bois favorite, ce qui est amusant car ce bois, marqué par une maladie due à un champignon, présente des défauts qui lui confèrent une teinte contrastée entre clair et foncé — un peu comme son métier, quelque part entre ombre et lumière.
Conclusion en off
Qu’il s’agisse de Samuel, le patron de l’entreprise d’ébénisterie, ou de Jean-Jacques, l’artisan, j’ai adoré découvrir leurs ateliers et leurs visions : distinctes, mais profondément complémentaires. Deux mondes qui s’entremêlent, deux époques différentes mais également indispensables. J’écris pour donner la parole à celles et ceux qui m’ont touchée par leur façon d’habiter leur monde et de mener leurs combats silencieux.
Il est parfois difficile de cohabiter avec le passé et le présent, et d’aborder l’avenir avec sérénité. Aujourd’hui, rien n’est acquis. Autrefois, on débutait un apprentissage chez un maître artisan et l’on y faisait sa vie. Jean-Jacques, qui a parcouru la France en quête d’une existence meilleure, m’a particulièrement marquée. Car non, la vie n’était pas plus simple avant, mais les lignes semblaient plus nettes.
Vivre dans une époque où la rapidité et la rentabilité dominent est une épreuve pour ceux qui œuvrent avec lenteur, justesse et transmission. Et pourtant, certains persistent. Samuel a appris sur le terrain, mais il maîtrise aussi l’art du lien avec les clients, qui demande parfois autant de finesse que le façonnage d’une pièce de bois.
Ces deux hommes incarnent deux réalités, deux élans nécessaires. Nous vivons une époque de bascule : entre désir de modernité et besoin de mémoire. Beaucoup, dans nos générations, cherchent à préserver la trace de leur histoire. Tout ne s’effacera pas — car la mémoire des artisans, je m’engage à la porter.
Mon projet est simple : aller à leur rencontre, capter leurs voix, et créer un livre pour rendre hommage à ces passeurs de beauté.