
En photo : Mies van der Rohe, l’architecte préféré de Giuseppe.
L’interview a pris une tournure inattendue
C’est Giuseppe qui, au fil de notre échange, a commencé à m’interviewer. Je m’étais pourtant déplacée pour raconter son parcours… Résultat : j’ai dû parler un peu de moi. Ça m’a un peu déconcertée sur le moment, mais j’ai choisi de respecter le moment tel qu’il s’est déroulé. Alors si certaines choses vous semblent déjà entendues, je vous demande un peu d’indulgence.
C’est d’ailleurs ma manière de faire à chaque interview : je viens sans papier ni crayon, je laisse la mémoire faire son travail. Je prépare quelques questions la veille, mais sur place, je me laisse porter. Et je ne retouche jamais les mots prononcés : même si une phrase est dure ou imparfaite, je la garde. C’est tout l’intérêt de mon projet : rester au plus près de l’humain, sans gommer.
Un parcours qui se dessine par hasard
Giuseppe n’a pas vraiment choisi l’architecture. Ou plutôt, c’est elle qui l’a rattrapé. D’origine italienne, il se souvient encore du bureau de son oncle architecte à Messine, en Sicile, quand il avait 5 ans. L’image est restée gravée. Plus tard, presque détourné de cette voie, c’est un simple « moi je vais faire archi » d’un ami qui a rallumé l’étincelle.
Formation et adaptation
Formé au Technicum (L’EIG devenu sauf erreur la HES-Hépia), puis en partie à l’UIAG (aujourd’hui dissoute), un peu trop théorique selon lui, il débarque avec un décalage technique : les autres maîtrisent déjà le DAO. Lui, non. Mais il s’accroche.
Couteau suisse
Aujourd’hui, il passe d’un rôle à l’autre : directeur de travaux, dessinateur technique, architecte de projet, représentant du maître d’ouvrage… Il comble les vides, souvent dans l’ombre.
Ce qui le rend vivant ? Le terrain. Voir sortir un projet de terre, suivre chaque étape. Être au cœur du concret.
Il joue parfois le rôle d’assistant à maîtrise d’ouvrage, une sorte de traducteur entre la technique, les usagers et le maître d’ouvrage.
Giuseppe est humble. Il reconnaît que les outils ont changé, que l’IA arrive, mais il reste ancré dans la matière, dans le présent du chantier.
Ce qu’il préfère ? L’humain, les projets à taille humaine. C’est d’ailleurs pour ça qu’il travaille dans le canton de Vaud, où la relation est encore au centre.
Quelques questions subsidiaires hors interview
Comment vois-tu l’avenir du métier d’architecte d’ici 20-30 ans ? Moins de concepteurs et plus de directeurs de travaux, ou un bon équilibre ? (Je sais qu’il y a trop d’architectes sur Genève.) Je ne suis pas très fort à ce jeu. Je pense que le métier ne va pas tellement changer. Les outils, eux, évolueront. Les architectes devront davantage réhabiliter que construire. Construire de manière simple et raisonnée. Intégrer systématiquement les questions de provenance des matériaux, de réemploi, de biodiversité… et bannir les matériaux à base de pétrole.
L’IA va résoudre des problèmes de temps avec des projections rapides, mais doit rester un outil — on en a parlé. Toutefois, penses-tu que le client va moins respecter le travail du concepteur ? Je ne pense pas. En tout cas, pas tout de suite. Je ne respecte pas moins les gens dont les métiers sont en partie remplacés par l’IA.
Est-ce que tu vois l’avenir urbain avec plus de vert et plus de lien social ? (Type Les Vergers à Meyrin, agriculture locale, etc.) Crois-tu qu’il est possible d’intégrer ce type de concept dans tous les gros projets suisses ? Je ne sais pas à quoi ressemblera l’urbanisme de demain. Difficile de prédire quelle place nous accorderons réellement à la lutte contre le changement climatique. J’espère toutefois qu’on continuera à tendre vers ce genre de projet. Je pense qu’en Suisse, tous les gros projets peuvent intégrer ces problématiques. Le défi serait peut-être de les appliquer aussi aux projets de moyenne et petite taille.
Deux trajectoires, une passion commune
Ce goût du concret, je le partage. Tout a commencé il y a 28 ans chez Gétaz Miauton, dans la matière brute, en contact direct avec architectes et clients.
C’est là que j’ai compris le lien précieux entre la main et l’idée, entre le détail et l’intention.
Rénovation, site occupé, adaptation constante…
Puis l’écoquartier Eikenott, puis le Parc des Crêts : coordination, artisans européens, showroom, image de projet, choix énergétiques (Romande Énergie, Énergie 360, SIG)…
Mon objectif : rester fidèle aux habitants, à ceux qui vont vraiment vivre les espaces.
Giuseppe, c’est l’homme du plan et du terrain. Moi, la communicante intuitive, la médiatrice des usages et des sensibilités.
Deux trajectoires parallèles pour une passion commune : l’amour du métier.
Ma vraie vocation : la médiation
Là où je vibre vraiment ?
C’est la médiation de projets. Traduire les langages, défendre une vision, vulgariser sans perdre de rigueur, créer du lien. Faire comprendre l’invisible.
C’est pour ça que je me suis tournée vers la communication :
Pas pour faire joli. Pour aider à mieux comprendre, à transformer l’urbanisme de l’intérieur.
Conclusion en Off – en toute franchise
Un·e architecte, pour moi, c’est quelqu’un qui sait dessiner, construire, suivre son projet de A à Z, et revenir voir ce qui a tenu… ou pas.
Mais la vérité, c’est que je ne suis pas totalement aguerrie à la Direction de Travaux non plus. J’ai toujours abordé ce rôle avec humilité, parce qu’on ne sait jamais tout de rien. Et sur un chantier, on apprend tous les jours. J’ai tendance à penser, comme les Japonais, qu’il faut tout voir avec des yeux d’enfant, comme un novice, et avec lenteur, réflexion, respect.
J’y ai appris énormément, c’est sûr. Le terrain te donne une lecture humaine, concrète, immédiate. Mais ce n’est pas ce qui me fait vibrer au quotidien. Ce qui m’a vraiment animée dans mes expériences, c’est la médiation de projets. Traduire les langages des différents corps de métier, défendre une vision, faire entendre les enjeux sans perdre personne en route – même si c’est déjà arrivé –, vulgariser avec rigueur, créer du lien : c’est là que je suis à ma place.
C’est aussi pour ça que je me suis tournée vers la communication. Pas pour en faire une vitrine, mais pour l’utiliser comme outil de compréhension collective et de transformation dans l’urbanisme.
Giuseppe, lui, incarne l’architecte tel qu’il devrait être. Il sait tout faire, il ne fuit pas la complexité, il aime les chantiers. Il met les mains dedans, littéralement. Et c’est pour ça que je le respecte profondément.
C’est cette position en bordure du métier qui me permet aujourd’hui d’en parler, d’en faire peut-être évoluer les contours, mais aussi de le valoriser à sa juste valeur. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’architectes sur le marché, mais tous ne font pas de direction de travaux. Or, c’est souvent là que se joue la vraie compréhension du métier.
Je pense d’ailleurs que certains des meilleurs architectes n’ont pas suivi un parcours académique classique. Le Corbusier, par exemple, n’a jamais été diplômé d’une école d’architecture ; il a été formé en grande partie par la pratique et les voyages. Charlotte Perriand, quant à elle, est issue des Arts décoratifs de Paris, une formation orientée design et mobilier, bien loin des cursus d’architecture traditionnels. Tadao Ando, lui aussi, est autodidacte : ancien boxeur, il a appris l’architecture par lui-même, à travers les livres, les voyages et l’expérimentation.
Moralité ? Ce métier est vaste, complexe, et exige une multitude de compétences. Il y a énormément de choses à faire, et tout autant de responsabilités à porter. Alors oui, il est normal – et même essentiel – qu’il existe tout un panel de profils différents, qui se complètent les uns les autres. C’est ça, la beauté de l’architecture : une discipline qui se construit à plusieurs voix, entre le trait, la matière, la vision et le vécu.
Quel·le architecte vous a touché ?
Quelle architecture vous anime ?
Quelle serait, selon vous, l’architecture du futur ?