
« Mara » (prénom d’emprunt) a accepté de me parler à condition de rester anonyme. Dans le milieu du luxe suisse, la discrétion est une règle non écrite, et parler publiquement de certaines pratiques peut coûter cher.
LA DECORATION AVEC UN GRAND D
Je la connais depuis plusieurs années et cette interview, je l’attendais avec impatience. Après plusieurs imprévus, on arrive enfin à converser au Boulevard de Grancy, café emblématique, avec Mara, décoratrice depuis 20 ans.
Elle a commencé chez un tapissier décorateur qui n’avait jamais eu d’apprentis ou presque. Elle était la première. Il a créé les conditions nécessaires pour pouvoir l’accueillir et lui permettre de faire son apprentissage en quatre ans comme c’était prévu à l’époque. Aujourd’hui le métier de décorateur n’existe plus en tant que tel : il y a soit le CFC de tapissier décorateur uniquement : https://www.orientation.ch/dyn/show/1900?id=70 ou celui d’architecte d’intérieur qui est encore une autre profession.
En plus de la décoration d’intérieur, elle a acquis la compétence en tapisserie. Le savoir-faire de tapissier décorateur est une spécialité à part entière. Cette double compétence lui a permis d’être polyvalente. Comme elle me le précise : « Ce sont deux professions différentes. J’ai autant la compétence pour transformer et restaurer des meubles anciens que pour conseiller en décoration d’intérieur. »
Quand elle me raconte cette période, Mara m’explique : « Ma formation a été très riche, très complète, mais pas assez à mon sens pour me lancer seule. » Elle avait envie d’acquérir de l’expérience dans une autre structure.
L’expérience dans l’horlogerie
Elle a été débauchée par une grande marque d’horlogerie pour être visual merchandising (décorateur de vitrine), un savoir-faire qui s’apprenait à Vevey et qui a changé aujourd’hui (polydesigner). Sa double compétence lui a permis d’être plus fine dans les décors, ce qui l’a rendue polyvalente, notamment dans le gainage de décors. Le gainage, c’est l’habillage de structures par des tissus pour créer le décor, une compétence propre au décorateur mais qui n’appartient pas au visual merchandiser.
Il faut savoir qu’elle avait la gestion de toutes les vitrines des boutiques sur le marché suisse romand. À l’époque, des événements importants avaient lieu, tels que celui de la foire de Bâle qui était la plus importante du monde. Je ne nommerai pas la marque : ces interviews visent à valoriser des métiers et des personnes, pas des enseignes déjà renommées.
Quand elle me raconte cette responsabilité, j’entends l’émotion dans sa voix : « Chaque soir, j’avais la responsabilité de remettre dans le coffre toutes ces montres incroyables et de m’assurer qu’elles soient remises en place le lendemain matin. J’avais 26 ans, autant dire extrêmement jeune. J’étais très touchée par le fait qu’on me fasse confiance à ce moment-là, malgré ma jeunesse. » Je pense qu’effectivement, la responsabilité n’a rien à voir avec la jeunesse quand on a son travail à cœur.
Après 5 ans dans cette entreprise, elle a fait 10 ans encore chez un autre horloger comme visual merchandiser. Sur sa route elle a eu la chance de parcourir quelques pays d’Europe. Et enfin, elle est revenue à son amour initial, la décoration avec un grand D, chez un grand décorateur de Suisse romande.
Un décorateur d’intérieur très haut de gamme. Elle me raconte : « J’ai pu m’éclater pendant quelques années, des journées très longues mais aussi riches en apprentissages où la profession de décorateur se juxtapose avec d’autres métiers. Oui, parfois j’ai dû trouver des pièces rares pour des clients exceptionnels et certains avaient longuement économisé. C’est passionnant et parfois irréel. »
Sa réalité n’est pas celle de tout le monde, mais je la trouve humble et rare dans son amour du travail, avec beaucoup de principes sur les provenances des matériaux. On ne maîtrise pas toujours la chaîne de production et de provenance : malgré ses valeurs, Mara doit parfois faire des concessions qui la heurtent. Auparavant on utilisait systématiquement des garnitures traditionnelles qui se perdent aujourd’hui : différentes étapes sur certains meubles (crin végétal ou animal). La garniture en mousse, beaucoup plus contemporaine, n’est pas toujours de qualité, que ce soit en termes de durabilité ou de confort.
Ma conclusion
Mara a beaucoup de cordes à son arc et pourrait être une extraordinaire décoratrice d’intérieur indépendante. Son savoir-faire est riche mais aussi rare : il représente une époque où le détail comptait, où l’excellence était une exigence.
Aujourd’hui, ce métier se perd. Pourquoi ? Le CFC décorateur tel que Mara l’a connu n’existe plus sous cette forme complète. Les débouchés se raréfient (Dans les années 90 – 2000 : entre 4 et 6 CFC par année). Les gens sont pressés et changent de décor comme de vêtements : le sens du durable n’a jamais été aussi malmené. Même ceux qui en ont les moyens renouvellent régulièrement leur intérieur, quand bien même il leur a coûté une fortune.
Pourtant, faire appel à un·e décorateur·rice n’est pas totalement réservé aux privilégiés. Un mandat ponctuel de conseil de quelques heures, par exemple, reste accessible. Combien d’entre nous ont couru chez Ikea acheter une commode Billy ? J’en faisais partie. Je me rappelle aussi avoir dépensé une fortune en mobilier ethnique, puis finalement avoir parcouru pendant 2 ans Anibis et les petites annonces pour trouver la perle rare. Mais au moins, on choisissait selon nos besoins, pas pour Instagram.
Aujourd’hui, le phénomène va plus loin : des parents créent des intérieurs entièrement beiges pour l’esthétique des réseaux sociaux, privant leurs enfants de la stimulation colorée nécessaire à leur développement. Il est encore possible de meubler et décorer chez soi à moindre coût. Avoir du goût, c’est aussi se renseigner, chercher, lire, comprendre les besoins de ceux qui habitent l’espace, prendre un peu de temps, savoir ce qu’on aime et raconter sa propre histoire, pas celle des algorithmes. Ce n’est pas superficiel de personnaliser son chez-soi : c’est un endroit refuge. Éviter d’avoir un intérieur qui ressemble à celui de tout le monde et s’y retrouver, c’est la base.
Mara incarne ce métier d’exception qui mériterait d’être mieux connu et plus valorisé, au-delà des tendances éphémères et des assemblages d’images sans âme via les réseaux sociaux. Son expertise pourrait enrichir bien des projets, de petite à grande envergure, notamment en architecture, si seulement on prenait le temps de la consulter. Le budget reste et restera le nerf de la guerre.
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