# 15 – L’ART DU CUIR PAR UNE ARTISANE ET ARTISTE

Interview avec Sylvia, créatrice de RENE RENE

INTRODUCTION

Sylvia m’explique qu’elle a eu un été sportif, elle me raconte brièvement et je comprends tout de suite ses enjeux.

Gérer une vie active en tant qu’indépendante, mais aussi de mère et enfin de femme, c’est toujours un défi. C’est jongler avec ces 3 casquettes qui se chevauchent, avec cet esprit qui nous demande d’être partout sauf là où l’on est.

Jeune artiste très sûre d’elle, elle incarne son travail avec rigueur et appétence. Je l’avais croisée à Carouge dans sa boutique, aujourd’hui elle me reçoit dans son atelier à la Praille. Je savais en achetant un de ses sacs il y a 2 ans, que j’allais parler d’elle car son histoire et son talent m’ont emportée.

Depuis le début mon objectif est de parler des gens qui font de nos villes des quartiers animés, joyeux, vivants. Pour raconter que Genève n’est pas qu’une ville protestante ultra calme et berceau de la diplomatie internationale, c’est aussi des gens qui la composent de mille mondes différents qui vivent à côté de nous et qu’on regarde un peu vite quand on se bouscule le matin. On partage pourtant notre quartier et nos espoirs alors je continue mon projet d’écriture sur les artisans de l’ombre qui façonnent nos villes pour présenter un peu Genève d’une manière différente, un côté plus intime et personnel.

Pas toujours facile pour cette ville d’être fun, on est en Suisse et tout est en apparence lisse, sérieux, rigoureux. Terre de passage pour certains, exil pour d’autres, c’est la ville de tous les possibles même si ce n’est pas l’Amérique. Quand j’avais 20 ans c’était mon rêve Genève, elle n’est peut-être pas aussi marrante que Zurich ni aussi culturelle et animée que Londres, car elle est surtout discrète et bien rangée, elle est helvétique.
Je reviens à notre maroquinière Sylvia, elle m’explique : « Auparavant c’était plus facile car mon atelier faisait showroom. Maintenant, je dois gérer ma boutique et l’atelier à deux endroits différents mais j’ai une super collaboratrice alors cela me soulage. Je garde la partie boutique car j’aime être avec les gens, je ne souhaite pas me défaire de cette partie. C’est important pour moi. » Je la comprends, quand on incarne ce qu’on fait, on a besoin d’être avec l’autre.


LES ORIGINES : L’HÉRITAGE FAMILIAL

« Mon père était maraîcher, désormais à la retraite depuis quelques années. Il était à fond sur les tomates, production et tout ce qui tourne autour de ce produit mais aussi d’autres légumes. Il était et est tellement passionné par son métier et son domaine qu’il a vraiment essayé de trouver plein de variétés différentes de ce « fruit » rouge. Il cherchait toujours des nouveautés, allait voir des choses ailleurs.

Il avait vraiment à cœur de proposer autre chose que Migros, où l’artisan, enfin dans ce cas, le producteur n’est pas vraiment mis au centre, il est oublié. Il trouvait assez cool de pouvoir proposer aux gens un marché où ils pouvaient acheter tout de suite au producteur, le lien direct avec le consommateur, en fait c’est un plus. L’esprit commerçant c’est son héritage. Comme moi je pense que je tiens de lui, mais c’est vrai qu’il a toujours aimé les gens, le contact.

C’est pour ça qu’il a ouvert après le Marché des Mattines. Au début on était un peu les caissières avec ma sœur. On aidait comme on pouvait évidemment, il avait aussi des employés, c’était tout petit, puis ça a pris pas mal d’ampleur. C’est mon cousin qui a repris depuis. Cette façon de penser vient de mon grand-père, puis mon père a repris le flambeau qui a fait grandir l’entreprise, ensuite mon cousin a repris la suite. Ma sœur et moi on n’a pas choisi cette voie. »

« Ma mère aussi était et est un modèle d’indépendance, elle était bijoutière. C’est distinct, enfin c’est assez drôle parce qu’elle a toujours eu son atelier de bijouterie à la maison. Maintenant ce n’est plus du tout pour faire des bijoux pour les vendre, c’est plus sa passion. Elle a arrêté quand je suis née, ma mère, elle se consacrait à notre éducation. Et puis aussi elle a aidé mon père dans son projet, c’était un choix pas un sacrifice. »

« Cela explique ce modèle, j’ai cette vision de mes parents, très successful, il faut se faire tout seul – self made. Et je pense que c’est un peu ça mon mode de vie, je suis quelqu’un qui aime toujours aller de l’avant sans forcément être aidé, c’est un truc aussi qui peut être un handicap des fois, il faut en être conscient. »


LE PARCOURS ATYPIQUE : DE L’ÉCOLE D’ART AU CFC

« J’ai un parcours un peu en zigzag, enfin, j’ai pas fait les choses dans un ordre prédéfini, c’est-à-dire qu’après le cycle, je suis allée au collège. Et ensuite j’ai choisi une matière artistique. Après ce choix, on m’a conseillé de réaliser une année préparatoire en section mode à la Haute École d’Art et de Design à Genève, ce que j’ai fait. Enfin j’ai passé le concours d’entrée pour être à la HEAD comme étudiante pour 3 ans, toujours en section mode, cela a duré environ 8-9 mois.

Depuis la HES, j’ai pourtant décidé de tout arrêter pour revenir faire un CFC et me rapprocher du terrain. On peut croire et penser que je suis un peu allée en arrière, c’est vrai que ce n’est pas un choix instinctif. Pourtant cette décision de travailler à l’exécution et à la création m’a permis de me rendre compte qui je voulais vraiment être, c’était un truc que j’adorais la réalisation, penser le projet et pas uniquement le diriger comme un directeur artistique qui aurait terminé la haute école. Je tenais aussi à concevoir et créer l’objet, pas seulement le valoriser et raconter une belle histoire.

Finalement j’ai décidé de vouloir vraiment être au cœur de la création, parce que pour moi de savoir fabriquer pouvait amener des compétences de création aussi. C’était justement les contraintes que j’avais en école : c’était que j’avais des idées, mais avec les contraintes techniques, on n’arrivait jamais au modèle qu’on voulait. On arrivait toujours à autre chose et moi j’arrivais pas à me sortir de l’idée que j’avais initialement. Et c’est pour ça que je me suis dit : mais en fait il faut que j’apprenne à fabriquer. Parce que si tu apprends à fabriquer, tu arriveras exactement à ce que tu as imaginé. »

L’APPRENTISSAGE DE LA MAROQUINERIE

« J’étais prête à apprendre, j’ai donc fait mes 3 ans de CFC. À la fin de ma formation, je voulais encore diversifier mes compétences dans les métiers du cuir. Je suis allée faire un stage chez Vaudaux à Meyrin, une entreprise de gainage qui réalise des boîtes à bijoux sur mesure. Ils ont deux pôles : un luxe entièrement artisanal et un autre plus industriel.

J’ai travaillé dans la partie artisanale où une dizaine d’artisans créaient tout à la main. C’était assez incroyable : ils avaient des commandes pour des bijoux de très grande valeur. À partir d’une maquette du collier ou d’une photo avec les dimensions précises, tout était fabriqué en fonction : le bois, l’intérieur, la mousse, le gainage en cuir… Un travail minutieux et impressionnant.

Après 2-3 semaines j’ai compris que ce n’était pas ma voie, même si c’était instructif. Mon objectif était clair depuis le début : lancer ma propre marque de maroquinerie. »

LA PASSION DES SACS : UNE HISTOIRE D’AMOUR

« Dès le début, une fois que j’ai arrêté l’école de mode, c’était ça ma vision. Ma pièce fétiche le sac, c’était ma passion. Depuis petite les sacs à main c’est une histoire d’amour. Mon premier, un sac Minnie, je devais avoir peut-être trois ans et je l’adorais ! Un petit sac mini rose, c’est chouette, un joli souvenir. Aujourd’hui c’est ma fille qui l’a ! »

Sylvia m’explique qu’elle est assez nostalgique d’un temps aujourd’hui révolu. D’ailleurs c’est pour ça qu’elle a choisi un métier d’artisanat parce qu’auparavant, en particulier dans les années 20 à 50, on faisait tout à la main, il y avait ce soin apporté à chaque chose où on aimait ses objets, ses valeurs, c’était tellement beau, tellement précieux. Il y avait cette envie de transmettre.

« Je trouve que conserver ces petites affaires c’est magique, on les garde toute sa vie, cela raconte son histoire, c’est le passage de différentes époques. La nostalgie d’une époque passée qui représente un âge d’or souvent idéalisé mais qui reste celui du savoir-faire d’antan, symbolisé dans les films biopic type « Chanel ». Moi j’aurais aimé vivre à ces époques-là pour ça, après peut-être pas pour le contexte.


C’est un peu magique et ça me fait penser à nos grands-mères, justement comment elles vivaient. Ma grand-mère, elle est décédée l’année passée à 95 ans et elle avait encore ce côté justement de tout réparer, de tout garder. Et la grand-mère de mon mari c’est un peu pareil.

C’est le symbole d’une génération et c’est hyper touchant, je trouve. Et puis finalement si on regarde toutes ces machines d’époque, typiquement avec lesquelles on travaille nous aujourd’hui. Celle qui marche le mieux, c’est celle que j’ai récupérée de ma mère, elle l’a reçue quand elle avait 10 ans. J’ai trouvé des machines des années 40, enfin elles marchent super bien parce que c’est justement des choses qu’on faisait pour durer. Aujourd’hui ça n’existe plus. »

LA PHILOSOPHIE : QUALITÉ ET DURABILITÉ

« La magie aujourd’hui, c’est l’envie de continuer à réaliser des pièces qui permettent aux gens d’acheter quelque chose qui va leur durer longtemps et qu’ils pourront peut-être transmettre à la génération suivante. L’objectif est là : donner envie de revenir, non pas parce que l’objet s’est cassé, mais parce que le client achète une histoire qu’il veut faire perdurer à travers les âges.

C’est à l’inverse du commerce d’aujourd’hui. Actuellement, on nous dit qu’il faut faire un produit avec une durée de vie limitée pour que les gens reviennent racheter. Plus ça casse vite, plus ils reviennent. Moi, c’est l’opposé : je pense qu’une personne va revenir parce qu’elle a vu la qualité dans cet objet, et qu’elle se dit « pourquoi pas en acheter un deuxième ou un troisième ? »

Mes clientes adorent ce savoir-faire magique d’autrefois. Nous travaillons vraiment comme dans les années 1920 : il n’y a pas de machine, on coupe la peau au cutter, on fait vraiment tout le processus à la main. »

L’APPROCHE LOCALE ET ARTISANALE

Sylvia va plus loin, c’est-à-dire elle va acheter ses peaux, les choisir elle-même, se déplacer, parce qu’elle a conservé cet esprit d’acheter « local » de son père. C’est toute son éducation, il faut manger local, il faut acheter genevois, il faut rester le plus possible ici pour faire vivre l’économie de notre région. « Oui finalement j’ai ce côté encore où j’aime choisir mes peaux, c’est aussi un plaisir clairement. »

Dans les faits, elle se cale trois heures de route pour aller 2-3 fois dans l’année choisir dans un entrepôt où elle les déroule une par une, les peaux. « Et j’aime les toucher et ça me donne des idées et puis c’est comme « mon shopping », j’adore. »

« C’est vraiment là où j’ai des idées, où je vois les nouvelles couleurs, les nouvelles tendances. On peut ouvrir les rouleaux, les toucher, les prendre, les choisir vraiment comme aller chiner dans une brocante, c’est exactement le même plaisir finalement. »

« Et après je les ramène, je fais mes petits échantillonnages, enfin c’est tout un process comme ça où je sais exactement d’où elles viennent ou presque. J’essaie d’avoir des certificats européens quand même sur toutes les peaux parce que c’est hyper important pour moi. Et je veux pas aller plus loin que l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, la France. C’est-à-dire que tout ce que j’ai à la boutique, c’est essentiellement européen. »


LE LANCEMENT : L’IMPULSION NÉCESSAIRE

L’impulsion pour débuter ne vient pas toujours toute seule. Pour Sylvia, il lui a fallu quelqu’un pour oser se mettre le pied à l’étrier, si j’ose le jeu de mots. Cette personne, c’est Sylvia Moschard, maroquinière en Bourgogne chez qui elle a réalisé un stage. Une rencontre marquante avec celle qui partage presque son prénom, comme un signe du destin. C’est là-bas que l’impulsion de devenir indépendante s’est précisée. Son âge n’a pas été un frein, aucune barrière à part ses propres limites.

« Je me suis lancée grâce à elle, sinon je n’aurais peut-être pas osé. On n’est jamais légitime quand on est jeune, du moins c’est ce qu’on croit. J’ai appris de mes erreurs, j’ai donné beaucoup, on se trompe parfois mais c’est formateur. »


CONCLUSION

Sylvia incarne cette dualité rare : artiste ET artisane, deux choses bien distinctes qui se complètent. C’est assez rare pour le dire.

Cela me fait réfléchir : on devient qui on est parce qu’on a des modèles, on s’inspire de notre histoire passée, mais surtout de nos aïeuls. C’est drôle comme cela revient toujours le passé. Être à sa place c’est peut-être ça, je me dis, respecter son héritage sans forcément faire tout pareil mais faire perdurer une manière de faire, une tradition au-delà du métier ?

Le savoir-faire et l’artisanat local ont de la valeur. Honnêtement, je préfère mille fois un sac fait main à Genève par une artisane que je connais que payer pour un logo. Le vrai luxe, le luxe qui dure, n’a pas besoin de crier son nom. Il se lit dans la qualité du cuir, la précision des coutures, le temps consacré à chaque pièce. La vraie élégance est assez subtile. Les logos sont discrets et tous les sacs sont personnalisables mais aussi abordables, je dirais, pour un article fait ici chez nous avec une vraie personne qui écoute vos besoins.

Se poser la question de mettre ses affaires personnelles dans un sac un peu plus cher que celui de la boutique à la chaîne, c’est un investissement certes, mais sa qualité permet de le conserver longtemps. À terme c’est un produit qui fait sens. Ce n’est pas juste un sac, c’est un symbole de savoir-faire local qui raconte une histoire d’un monde un peu oublié.

Genève fait aussi des merveilles en artisanat, comme la Drize qu’on remet à ciel ouvert : en apparence enterrée, mais finalement si on la valorise elle peut faire émerger des merveilles.


La Drize projet de renaturation – Entre Granges-Collomb et l’Arve, son tracé originel, aujourd’hui caché sous la route des jeunes, retrouvera bientôt l’air libre au coeur des futurs quartiers de Praille Acacias Vernets crédit image : GE environnement
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