
Rencontre
Quand j’ai rencontré Diego sur un chantier, j’ai tout de suite été frappé par son professionnalisme et son souci du détail. Il n’est pas juste nettoyeur : il orchestre l’ordre et la propreté dans un environnement en perpétuel mouvement. Son histoire est celle d’un homme qui a traversé des épreuves avec résilience, quittant son pays natal pour bâtir un avenir meilleur.
J’ai voulu recueillir son témoignage, en espagnol, pour qu’il puisse s’exprimer avec authenticité, sans barrière linguistique. Voici son parcours, entre défis et persévérance.
De l’Équateur à l’Espagne
Peux-tu nous parler de ton parcours et nous raconter ton histoire ?
— Oui, je suis Équatorien et j’ai une formation en administration d’entreprise, mais ici, je suis nettoyeur de chantier.
Tu as quitté l’Équateur pour la Suisse directement ?
— Non, je suis passé par l’Espagne. Il fait bon vivre là-bas.
Quel métier exerçais-tu en Espagne ?
— J’ai fait les marchés de fruits et légumes. Je commençais à 2h du matin pour la mise en place et le démarrage du marché à 5h00, et je travaillais jusqu’à 15h00, 7 jours sur 7. C’était très dur. Ensuite, grâce à mon diplôme, j’ai pu devenir directeur de personnel dans une entreprise de publicité. Mais la crise financière en Espagne m’a obligé à quitter le pays.
Les épreuves de l’exil
Tu mentionnes avoir été confronté à des cas de racisme avéré en Espagne. Comment as-tu surmonté ces épreuves et quelles leçons en as-tu tirées ?
— Je suis finalement parti avec ma femme en Suisse avec mes enfants. Mais ici, ma femme n’a pas été bien accueillie par certaines communautés très fermées, et elle a fini par retourner en Espagne pour travailler comme femme de chambre dans les hôtels. Nous vivons séparés, mais nous sommes toujours ensemble et resterons une famille, et mes enfants vivent avec moi afin d’avoir un meilleur avenir et étudier ici. Ils sont grands et nous nous rendons visites mutuellement pendant les vacances, mais cela reste difficile.
Depuis quand travailles-tu dans le domaine du nettoyage en Suisse ?
— Depuis 2013.
Quelles ont été les plus grandes difficultés auxquelles tu as dû faire face en arrivant dans ce secteur ?
— La langue et l’âge avec les responsabilités financières qui vont avec, une famille à charge. Le poste de nettoyeur m’a apporté la stabilité pour couvrir les besoins de première nécessité pour ma famille
Une leçon de respect
Peux-tu partager une anecdote sur le chantier et les difficultés dans ton métier ?
— Oui. Une fois, un électricien jetait ses déchets par terre et m’a dit que c’était à moi de les ramasser, car j’étais là pour ça. Il m’a fait comprendre que, selon lui, je n’étais qu’un nettoyeur et que je devais nettoyer son bazar derrière lui. J’ai décidé de rester poli et de demander à l’architecte. Évidemment, ce n’était pas vrai. Alors, j’ai décidé de lui donner une leçon. Un jour, il a laissé des gravats, des sacs poubelles, mais aussi des sacs remplis de tubes électriques, et j’ai tout mis à la benne.
Il avait quitté le chantier plusieurs jours, et quand il est revenu, tout avait disparu. Bien sûr, je ne voulais pas réellement jeter ses affaires. Il m’a d’abord demandé où j’avais tout rangé, puis je lui ai expliqué que j’avais tout jeté, car c’était « mon travail ».
Au final, il a dû récupérer ses affaires dans la benne. Mon message, c’est qu’il faut respecter tout le monde . Je suis une personne et j’ai droit au respect, même si je viens de loin et que je ne parle pas bien français. Tout le monde pense que nous sommes incultes quand nous arrivons ici en Suisse, mais l’émigré a sa propre histoire.
Méthode et organisation
Comment t’organises-tu ?
— Je suis très organisé : 60 % de préparation (savoir quel matériel utiliser) puis 40 % d’exécution. Je suis méthodique, avec un souci du détail pour que le sol soit comme du cristal.
Tu as déjà envisagé de devenir indépendant en Suisse. Qu’est-ce qui te freine aujourd’hui et quelles seraient les conditions idéales pour te lancer ?
— C’est complexe en Suisse. Il faut des fonds que je n’ai pas, et je préfère me stabiliser professionnellement.
Actuellement, où en es-tu ?
— Je viens d’avoir une offre dans une grande société internationale dans le domaine du nettoyage.
Valoriser ses compétences
As-tu envie de valoriser ton expertise par un diplôme ?
— Oui, j’ai un projet de formation de 9 mois via la Cité des Métiers pour valoriser mes compétences.
Conseils aux nouveaux arrivants
Si tu pouvais donner un conseil à quelqu’un qui arrive en Europe avec un parcours similaire au tien, quel serait-il ? — Je dirais qu’il est essentiel de s’adapter aux coutumes et de respecter les lois du pays d’accueil. Cela facilite grandement l’intégration.
Vision d’avenir
Comment imagines-tu ton avenir professionnel dans cinq ans ? — Tout dépend d’où l’on se trouve à ce moment-là. Pour ma part, je pense que je serai toujours ici, à travailler. L’un des avantages de ce pays, c’est que l’âge n’est pas un frein : ce qui compte, c’est la compétence et le professionnalisme.
Conclusion en off
L’histoire de Diego m’a beaucoup touché parce qu’elle est dure et qu’il a pourtant su rester positif. Nous avons travaillé ensemble sur plusieurs chantiers, et à chaque fois, j’ai été impressionné par son professionnalisme. Son métier demande une vraie compétence en organisation, un sens aigu de la rigueur et du détail. Peu d’équipes de nettoyage atteignent ce niveau de précision.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que Diego ne se contente pas de nettoyer : il contribue à l’avancement global du chantier en garantissant un environnement impeccable, propice aux autres corps de métier. Son sens du détail permet de détecter les imperfections, et son organisation sans faille optimise le travail des équipes suivantes. C’est un véritable chef d’orchestre de la propreté, sans qui le résultat final ne serait pas aussi impeccable.
Son métier est pourtant l’un des plus difficiles sur un chantier, car il intervient souvent entre plusieurs étapes critiques. Parfois, le planning ne joue pas en sa faveur : l’architecte ou le directeur des travaux n’a pas pu organiser le nettoyage au bon moment, et Diego doit composer avec des travaux en cours, comme la peinture ou la pose de parquet. Pourtant, il parvient toujours à s’adapter, à maintenir son niveau d’exigence, et à livrer un travail irréprochable.
Ce qui m’a marqué, c’est son objectif constant de satisfaction client. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de nettoyer, mais de créer un résultat parfait qui fera briller le travail des autres. Diego comprend l’enjeu de son métier dans la chaîne de production d’un chantier. Sa rigueur, son professionnalisme et sa persévérance en font un atout précieux, et son parcours mérite d’être reconnu à sa juste valeur. Et ce qui symbolise le mieux cette résilience, c’est ce bracelet qu’il porte au poignet : chacun représente une étape clé de sa vie, un combat mené, une victoire sur l’adversité, une personne. Un symbole discret, mais fort. Comme lui.