#6 – Marcel, directeur travaux — entre rigueur et passion

🗣 Introduction : Marcel, on se connaît depuis quelques années, alors je serai assez direct : je connais ton parcours et je sais ton degré de passion pour ton métier. J’avais envie d’échanger avec toi pour mettre en lumière un métier recherché, mais pas forcément connu de tous.

Parcours

1. Tu avais presque fini ton école d’ingénieur. Qu’est-ce qui t’a poussé à tout arrêter ?

👉 En fait, ça ne me plaisait pas. J’avais envie de quelque chose de plus concret. Les études devenaient trop abstraites, trop théoriques. Moi, ce que j’aimais, c’était le côté pratique, tangible.

2. Qu’est-ce que tu aimais justement dans les premières années de formation ?

👉 Pendant les trois ans de maturité technique, on faisait des maquettes, on voyait des choses prendre forme. C’était super concret, et ça, ça me motivait.

3. Et après avoir quitté l’école d’ingénieur, tu as directement travaillé dans la construction ?

👉 Non, pas tout de suite. J’ai d’abord bossé pendant un an dans la restauration, j’avais besoin de couper un peu. Ensuite, je me suis réorienté vers un CFC de dessinateur en bâtiment au CEPTA. Et en parallèle, je travaillais déjà dans un cabinet d’architecte. Mais ce cabinet ne voulait pas me mettre sur le terrain, alors je suis parti dans un autre bureau pour pouvoir aller sur chantier.

4. Qu’est-ce que ton passage dans la restauration t’a appris ?

👉 L’organisation, la gestion du stress, mais surtout la gestion humaine. Travailler avec des équipes sous pression, ça m’a beaucoup servi ensuite sur les chantiers. Il faut être réactif, adaptable, et savoir communiquer.

5. Tu es ensuite passé à la direction de travaux. Comment s’est fait ce changement ?

👉 C’est justement dans ce deuxième cabinet que j’ai pu enfin aller sur le terrain. Et là, ça a été une révélation. Le terrain, c’est vivant, concret, tu vois tout se construire en direct. C’est là que j’ai vraiment trouvé ma place.

6. Avec le recul, tu dirais que tous ces détours t’ont rendu meilleur ?

👉 Oui, clairement. Chaque étape m’a apporté quelque chose. Même les détours, même les pauses. Tout ça m’a construit. Je suis meilleur aujourd’hui grâce à ce parcours-là.


Rapport au métier

7. Qu’est-ce qui t’a plu dans le fait d’être sur le terrain ?

👉 C’est vivant, ça bouge, il faut prendre des décisions, gérer les équipes, résoudre les problèmes… On voit le bâtiment se construire sous nos yeux. C’est très gratifiant. Les problèmes, il faut les gérer au fur et à mesure, car il y en a tout le temps. Sinon ils se cumulent et deviennent insurmontables.

8. Tu te souviens de ton tout premier chantier ?

👉 Oui, c’était un petit projet, mais j’en garde un super souvenir. J’étais stressé, bien sûr, mais j’ai appris énormément. Je faisais tout : le dessin, la direction de travaux et la gestion des clients.

9. Comment tu as appris à gérer une équipe ?

👉 Sur le tas, honnêtement. En observant, en testant, en me trompant parfois. Et surtout en écoutant les ouvriers. Ils m’ont beaucoup appris.

10. Parfois c’est dur sur le chantier : tu gères des imprévus, des tensions… Qu’est-ce qui te guide dans ton rapport aux hommes ?

👉 L’écoute, même si parfois on a des coups de gueule. Je suis passionné par mon travail et je ne tolère pas l’imprécision et le manque d’engagement. J’apprends désormais à avoir du recul, à prendre moins à cœur. Maintenant je sais ne garder que 5 % de la journée jusqu’à la maison. J’ai de la bouteille depuis quelques années et je sais décrocher.

11. Tu penses que le savoir-faire du gros œuvre est suffisamment reconnu ?

👉 Franchement, oui. C’est le point clé du chantier. Un projet se négocie beaucoup sur cette partie : des millions et du temps qui font toute la différence et pèsent lourd sur l’organisation. Les gens de l’extérieur ne s’en rendent pas compte, mais les gens du métier le savent très bien.

12. Avec toutes les évolutions réglementaires, techniques et écologiques… Qu’est-ce que tu trouves stimulant, ou au contraire frustrant ? 🌱

👉 On n’a pas le choix, donc autant faire avec — et honnêtement, ça ne me dérange pas. Ce qui peut être frustrant, ce sont les incohérences entre les règles de construction, la sécurité et les normes handicapés. Une fois, j’ai même dû prévoir un nichoir à lézards 🦎en façade… sauf que ça provoquait des coulures inesthétiques sur le bâtiment. L’écologie, si elle est pensée dès le départ et budgétée, ça ne pose pas de souci. La vraie contrainte, elle est souvent dans l’organisation du travail.

13. Qu’est-ce que tu trouves beau, voire poétique dans le gros œuvre ?

👉 Quand un maçon coule son béton, il trouve ça beau. Il y a un geste, une précision, une fluidité… C’est un savoir-faire, presque une chorégraphie. Le gros œuvre, ce n’est pas brut : c’est vivant, c’est le squelette du bâtiment, et parfois, oui, il y a de la poésie là-dedans.


Transmission & sens

14. Et entre les générations, tu trouves que la transmission se fait bien ?

👉 Oui, même si ça dépend des chantiers. Il faut parfois provoquer un peu les échanges. Mais quand ça prend, c’est hyper enrichissant pour tout le monde.

15. Tu arrives encore à apprendre aujourd’hui ?

👉 Tout le temps ! Chaque chantier est différent. Il y a toujours une nouvelle situation, un nouveau défi. Il faut savoir observer toujours.

Et toi, dans tout ça ?

16. Tu crois que tu serais resté dans ce métier si tu étais resté derrière un bureau ?

👉 Non, clairement pas. J’ai besoin d’être dehors, de bouger, de voir les choses avancer. Le bureau, ce n’est pas pour moi à plein temps.

17. C’est quoi, pour toi, un bon directeur travaux ?

👉 Quelqu’un qui écoute, qui anticipe, qui connaît son métier, et qui sait fédérer les gens. Le chantier, c’est du technique, mais c’est aussi beaucoup d’humain. Il faut savoir dire « je ne sais pas » et écouter les ouvriers — ils connaissent leur métier.

Et aujourd’hui, qu’est-ce qui te fait encore vibrer dans ton métier ?

👉 Voir un bâtiment sortir de terre, savoir que j’ai contribué à ça. C’est là que je me dis que je suis à ma place quand le chantier est terminé et que je vois le résultat.

18. Et si tu devais expliquer ton métier à un enfant, tu dirais quoi ?

👉 Je dirais que mon métier, c’est de faire en sorte que chaque entreprise travaille dans le bon ordre, au bon moment. Un peu comme un chef d’orchestre : je prépare le terrain pour que chacun puisse venir faire sa partie. Il faut respecter le temps, l’argent, et le travail bien fait. Tout le monde peut être capable de gérer un chantier. L’astuce, c’est de le faire dans un délai précis, avec un budget limité, et que le résultat soit réussi. C’est ça, le vrai défi.

Conclusion en off :

Marcel n’aime pas la lumière, mais il est tranchant et cherche toujours à mener un projet au bout. Sur un chantier, les frictions font partie du métier, mais la direction de travaux, c’est avant tout de la précision et une gestion humaine exigeante.

Aujourd’hui, conception, dessin technique et direction de travaux sont souvent séparés dans les grands cabinets. Pourtant, l’idéal, c’est de maîtriser les trois, comme Marcel l’a fait : comprendre les plans, les concevoir, puis les faire vivre sur le terrain.

Un métier exigeant, mais profondément humain. Je le conseille à tous ceux qui aiment voir un bâtiment sortir de terre — pour de vrai .